Arts magazine: Les acheteurs sont-ils vraiment devenus fous ?

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Estimé à 140 M$ (128,4 M€), Les femmes d’Alger de Pablo Picasso a été vendu le 11 mai dernier 179,3 M$ (164,5 M€), un record absolu. Mais comment peut on atteindre de telles sommes ? Jusqu’où le marché de l’art peut-il aller ? Les collectionneurs sont-ils en train de perdre la tête ?

Depuis plusieurs semaines, les records tombent les uns après les autres, avec des enchères aux montants pharaoniques. Déjà en 2014, les ventes avaient de quoi donner le tournis, avec un chiffre d’affaires mondial de 15,2 Mds$ (13,9 Mds€), contre 12,5 Mds$ (11,4 Mds€) en 2013*. Il faut dire que, actuellement, le marché offre des rendements annuels de +10 à +15% pour les œuvres supérieures à 100.000 $ (92.000 €). Au vu des récents événements, cette tendance n’est pas prête de s’arrêter. En témoignent les ventes historiques menées dernièrement par Christie’s, qui pulvérise ses propres résultats. Deux temps forts ont ainsi marqué l’ouverture des ventes de printemps : la vente le 11 mai dernier à New York du tableau Les femmes d’Alger de Picasso, réalisé en 1955, qui s’est arraché à plus de 179 M$ (164 M€), devenant le tableau le plus cher jamais vendu aux enchères, et détrônant au passage le peintre Francis Bacon et son triptyque Trois études de Lucian Freud, pourtant échangé à 42 M$ (130 M€) en 2013. Cette vente de Christie’s affiche également d’autres records, notamment celui de la sculpture la plus onéreuse jamais vendue aux enchères : L’homme au doigt de Giacometti à 141,2 M$ (126,2 M€), dont il n’existe que 6 moulages dans le monde, façonnée en 1947. Le 13 mai, lors de la vente «Post-war & contemporary Art», 14 nouveaux records se sont ajoutés à une liste déjà longue. De nombreuses œuvres comme Torsione de Giovanni Anselmo, Fourth Birch de Carroll Dunham, Benefits Supervisor Resting de Lucian Freud..., ont atteint des sommets, boostant du même coup la cote de ces artistes sur le marché de l’art. Comment expliquer un tel emballement ? Comment justifier que Les femmes d’Alger de Picasso, échangé à 31,9 M$ (29,2 M€) en 1997, s’affiche aujourd’hui à 179 M$ (164 M€) ?

Un marché hors du commun

Pour mieux cerner le fonctionnement de ce marché de tous les excès, encore faut-il comprendre comment sont définis les prix et comment se déroulent les ventes. «Pour fixer les estimations, les experts se réfèrent aux résultats des ventes d’œuvres similaires. Pour un artiste, ils se basent sur des tableaux de mêmes dimensions, de même époque, regardent le montant des ventes dans le monde, et tentent de fixer le prix juste», décrypte Harold Hessel, commissaire priseur pour Expertissim. com. Évidemment, cette estimation peut être dépassée lors des enchères, les acheteurs étant les seuls maîtres à bord, même si l’ambiance particulière des salles de vente et l’expérience du commissaire priseur impactent le déroulement et les résultats des ventes. «Le commissaire priseur commence généralement les enchères un peu en dessous du prix d’estimation pour exciter la salle». À quel moment parle-t-on de record ? «Lorsque l’estimation est dépassée ou lorsque les résultats des ventes supplantent ceux établis depuis les dernières semaines, mois ou années», tranche Harold Hessel. Ainsi, depuis plusieurs mois, toutes les grandes maisons leaders sur le marché mondial des ventes aux enchères affichent des résultats record, à commencer par Sotheby’s (6,1 Mds$ pour 2014, en hausse de 19% sur 1 an) et sa rivale Christie’s (8,4 Mds$ pour 2014, en hausse de 12% sur 1 an). «La période est assez exceptionnelle», reconnaît le commissaire priseur. «Le 6 mai, chez Sotheby’s à New York, L’Allée des Alyscambs de Van Gogh a été est adjugé à 66 M$ [60,5 M€], le prix le plus élevé pour une œuvre de cet artiste depuis 1998 ; Les Nymphéas de Monet à 54 M$ [49,5 M€], un très bon montant pour l’artiste dont les œuvres s’arrachent habituellement entre 30 et 45 M$ [27,5 à 41,2 M€]. Quelques jours plus tard, c’est au tour de Christie’s, avec la vente du tableau de Picasso et celle de la sculpture de Giacometti. Incontestablement, les records s’enchaînent». Les prestigieuses maisons ne laissent rien au hasard. «Christie’s est leader dans le monde du contemporain. Nous suivons les œuvres et les collections pendant des années, nous savons où elles sont, à qui elles appartiennent et prévoyons à quel moment elles peuvent revenir sur le marché», s’enorgueillit Laetitia Bauduin, directrice des ventes du département «Art contemporain» chez Christie’s. «Nous sommes donc à même de conseiller les collectionneurs, notamment quand c’est le moment de vendre ou d’acheter». Dans ce petit monde assez clos, les informations circulent vite. «Nous réalisons les catalogues de ventes et nous les diffusons à nos clients, des collectionneurs privés, des galeristes, des professionnels du monde de l’art, seulement 3 semaines à l’avance». Résultat ? Les plus grands collectionneurs du monde se retrouvent face à face pour surenchérir à coup de millions de dollars et arracher ces «masterpiece» (œuvres de grandes signatures) comme on dit dans le jargon.

Les collectionneurs dynamisent le marché 

1h20, c’est le temps qu’il a fallu pour écouler les 35 lots de la vente du 11 mai chez Christie’s. En l’espace d’un éclair, «Looking forwad the past» a généré au total 705,8 M$ (630,7 M€), du jamais-vu dans l’histoire des ventes aux enchères ! Pour autant, ces sommes que certains jugent indécentes trouvent leur justification aux yeux des acteurs du marché de l’art. «Les prix se justifient parce qu’il s’agitlà de tableaux rarissimes qui ne se retrouveront pas sur le marché avant des dizaines d’années. Ils sont d’une excellente provenance, bien datés, d’un bon format pour leur artiste. Les collectionneurs sont conscients de ces opportunités rarissimes, c’est la raison pour laquelle ils sont prêts à débourser de fortes sommes», explique Laetitia Bauduin. De ce fait, la conjoncture actuelle est exceptionnelle, avec des œuvres inestimables qui apparaissent simultanément sur le marché. «Ces œuvres sont de qualité muséale et donc rarissimes. Les pièces similaires ayant affiché des sommes spectaculaires lors de ventes publiques incitent les collectionneurs privés à mettre les leurs en vente. La période leur semble idéale pour tirer le meilleur prix d’une partie de leur collection», expose la spécialiste. Si la conjoncture est à ce point favorable, c’est que le monde des acheteurs évolue. Avec la naissance de nouvelles fortunes, en provenance de zones en fort développement, notamment la Chine ou Taïwan en Asie, les Émirats arabes unis ou le Quatar au Moyen-Orient et même certains pays d’Amérique du Sud, la demande s’est démultipliée alors que le nombre d’œuvres de grands maîtres reste évidemment limité. Selon un mouvement naturel, cette demande de plus en plus forte fait monter les prix de manière exponentielle. «De nouveaux collectionneurs de plus en plus pointus entrent sur le marché et leur recherche se porte sur des œuvres d’artistes de renom. L’art s’est démocratisé : il fait désormais partie de la vie de ces nouveaux clients fortunés qui cherchent à asseoir leur prestige social et leur réputation. En outre, les Américains reviennent eux aussi en force. Avec une concurrence à tel point exacerbée, il est logique que les prix des œuvres s’envolent !», lâche Laetitia Bauduin. 

De l’intérêt d’une valeur refuge

Les prix peuvent-ils continuer de grimper ? «Nous sommes assez confiants. Si le contexte européen est compliqué, la conjoncture aux États-Unis est bien meilleure, et beaucoup de grosses fortunes se développent aussi ailleurs. Le marché devrait donc continuer sur cette lancée surtout qu’il comporte beaucoup de liquidités actuellement», indique l’experte. Un contexte favorable dans une conjoncture mondiale plus compliquée qui renforce encore davantage l’intérêt pour l’art comme valeur refuge. «En France, les œuvres d’art ne sont pas taxées par l’ISF [Impôt sur la fortune, NDLR], c’est un bon moyen de placer son argent et de se faire plaisir en même temps», rappelle Laetitia Bauduin. Pour autant, ces ventes, aussi exceptionnelles soient-elles, ne sont pas représentatives de la majorité des transactions, bien que les sommes faramineuses les portent naturellement sur le devant de la scène. «Ce type de record se voit 3 à 4 fois par an seulement», relativise Harold Hessel. «De telles ventes dopent le marché, euphorisent le monde de l’art... c’est assez positif mais elles ne reflètent pas la réalité des échanges. En général, sur le marché de l’art, les œuvres s’échangent majoritairement à quelques milliers d’euros. Ces ventes récentes ne sont pas régies par les mêmes lois, les règles qui s’appliquent sont propres à l’art moderne et aux bijoux, les deux domaines les plus porteurs actuellement. Tous les prix ne partent pas à la hausse. Il y a quelque chose de spectaculaire et d’irrationnel dans ces ventes», recontextualise la spé- cialiste. Pour autant, le marché de l’art devrait continuer à faire tourner les têtes des collectionneurs, et rêver l’ensemble des amateurs.

Élise Forestier

* Source : Artprice, n°1 mondial des données du marché d’art.