Arts Magazine: L'art contemporain est-il accessible à tous ?

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Considéré comme inabordable par de nombreux amateurs , l'art contemporain est-il accessible ? La vérité se situe-t-elle entre idées reçues et réalité du marché ?

Depuis plusieurs mois, les records ne cessent de tomber dans les grandes salles de ventes internationales. 179 M$ (164,5 M€) pour un Picasso, 141 M$ (126,2 M€) pour une sculpture de Giacometti, les adjudications atteignent des montantss pharaoniques ! Or ces prix sont-ils représentatif du marché de l'art contemporain ? «Lorsqu'on parle d'art contemporain, il s'agit des oeuvres produites depuis 1945, en opposition à l'art moderne (1850-1940), exposeHarold Hessel, commissaire-priseur pour Expertissim.com. Le marché de l'art contemporain se porte globalement bien, il est plus dynamique que le marché de l'art traditionnel! Mais il ne faut pas oublier que c'est un marché à plusieurs vitesses. Il y a un grand écart entre ce qui est proposé dans les grandes salles des ventes et les petites galeries indépendantes" relativise-t-il.

Il existe, en effet, aujourd'hui différents lieux où acquérir des oeuvres contemporaines. «Le marché traditionnel se situe dans les galeries, explique l' expert qui plante le décor. Mais les acquéreurs les plus expérimentés peuvent aussi se rendre dans les salles des ventes, comme Drouot, Artcurial... et Sotheby's ou Christie's à l'international. Les grandes foires d'art contemporain ne sont pas seulement des lieux d'exposition, elles proposent aussi à la vente les oeuvres présentées, comme la FIAC à Paris, la Foire de Bastille, Art Basel en Suisse... Enfin, les ventes se développent également de plus en plus sur Internet... mais avec des budgets plus restreints. Si la majeure partie des transactions s'effectue aujourd'hui dans les galeries parisiennes, il n' est pas exclu que, d'ici quelques années, Internet gagne une place comparable sur le marché», prophétise le comissaire-priseur.

Un art contemporain qui évolue

«L'éventail de production est très large, décrypte le spécialiste, des classiques, comme la peinture, le pastel, le marbre pour la sculpture, aux installations, créations éphémères, accumulations, land art et street art» . Certains de ces mouvements sont d'ailleurs très en vogue . «Depuis 1960, le pop art s'est imposé. Très tendance aussi ces dernières années, et enregistrant de bons résultats de vente ces derniers mois, notamment à Drouot, le street art est une discipline qui attire de nombreux particuliers et amateurs, sans connaissance particulière du monde de l'art». Si des mouvements émergent, de nouveaux artistes aussi. «Il y a évidemment les artistes majeurs, dont les cotes ne cessent de grimper, comme Jeff Koons, mais il y a aujourd'hui un renouveau géographique dans l'émergence de nouveaux talents, avec des artistes venus d'Inde, d'Afrique, du Moyen-Orient, comme Anish Kapoor, Chu Teh-Chun, Zao Wou-Ki ,Takashi Murakami».

Un marché qui doit se réinventer

Serge Beninca, directeur du salon international d'art contemporain Art3f, partagele constat de son confrère. «Il existe plusieurs fractions dans le marché de l'art contemporain. La partie spéculative, qui concerne les oeuvres de plusieurs milliers, voire millions d'euros, se porte bien. En revanche, pour la partie plus abordable, le marché est nettement plus tendu, avec une baisse importante des ventes et des prix depuis 2008. La clientèle n' est évidemment pas la même». Heureusement, de nombreux événements se développent, notamment les salons. «Pour toucher un nouveau public, le marché de l'art doit se réinventer, sortir de l'ambiance convenue et monacale des galeries qui enregistrent une forte baisse. Il est désormais primordial pour les artistes d ' aller à la rencontre des potentiels acheteurs», indique le spécialiste. Une nécessité qui pousse vers une évolution salutaire . «Certains amateurs d'art n' ont jamais osé pousser la porte d'une galerie, car ils n'en connaissent pas les codes et se sentent exclus de ce milieu qui leur apparaît très fermé» , se désole ainsi l'organisateur. En cause ? «L'attitude rigide de nombreux galeristes qui essaient d'en imposer pour justifier les prix». Dans les salons, l'atmosphère est nettement beaucoup plus légère. «Les stands sont nombreux, et la foule permet de se sentir à l'aise, de prendre le temps de s' arrêter devant une oeuvre, sans avoir peur d'être abordé par le galeriste, ni jugé sur sa culture de l'art, explique Serge Beninca. L'art contemporain fonctionne surtout au coup de coeur, c'est pourquoi il est important de s'adresser à tous les publics et pas seulement aux initiés» . Une des raisons pour lesquelles l'art sort enfin de ses lieux sacrés pour se démocratiser, même si la transition est lente. «Certains galeristes ont bien compris l'intérêt des salons, et la visibilité dont bénéficie leur galerie. L'occasion pour eux d'échanger des cartes de visite et de toucher une nouvelle clientèle. Certains, en revanche, considèrent les salons comme de la concurrence et n' y mettentpas les pieds . Une chose est sûre, les galeries qui n' arriveront pas à s' adapter sont vouées à disparaître ! », lâche Serge Beninca.

Un art accessible culturellement et financièrement

Pour les deux experts, l'art contemporain peut être abordable . «Il est possible d'acquérir une oeuvre intéressante à partir de 1.000€» , tranche Harold Hes sel. «Sur les salons, les prix s' échelonnent entre 2.000 à 10.000€ en moyenne» , confirme Serge Beninca. De quoi tenter tous les amateurs, d'autant que ce type d'événement présente l'avantage de réunir dans un même lieu une grande diversité d'artistes, de disciplines.. et de prix. Trois atouts de taille lorsqu'il s'agit de susciter des coups de coeur. «Sur nos salons, la peinture continue de dominer les ventes, mais la photographie commence à prendre sa place, même si, sur les 120 exposants que nous présentons habituellement, seuls 5 ou 6 seulement sont des photographes . Et pour 5 à 10 toiles vendues, 1 sculpture est acquise en moyenne. Les oeuvres colorées, comme le pop art ou le street art,fonctionnent mieux que celles un peu plus sombres» , décrypte-t-il. Ces rendez-vous sont également l ' occasion de découvrir de nouveaux artistes émergents . «Nous présentons de grandes signatures, comme Combas ou Soulages, 2 peintres très en vogue et pour qui les toiles commencent à se négocier à plusieurs dizaines de milliers d'euros . Mais nous faisons surtout une place à des artistesmontants , plus jeunes en termes de notoriété et donc aux oeuvresplus accessibles, qui s'échangent autour de 3 .000, 5 .000 ou 8 .000€» . De bonnes raisons pour se laisser convaincre . Passionné , Serge Beninca a toute confiance dans ses poulains . «Très subjectif , cela relève du goût de chacun , mais Olivier Courty , sculpteur animalier , a été pour moi une vraie révélation , tout comme Falcon , un jeune artiste de 20 ans aux sculptures épurées et design . Je reste aussi intimement convaincu qu' une artiste comme Nolwenn Samson , à la peinture jeune et colorée , se fera bientôt reconnaître sur le marché» , confie-t-il , les yeux brillants. Unanimes , nos deux experts donnent d ' ailleurs quelques conseils aux collectionneurs novices : «Se laisser guider par son coeur et ne pas chercher à réaliser un investissement . Être à l ' écoute de ses sentiments est la meilleure manière de ne jamais être déçu» , dévoile Serge Beninca. «L ' important est de se faire plaisir. Il ne sert à rien de spéculer lorsque l'on n'en a pas les moyens», avertit Harold Hessel. À bon entendeur...

Euse Forestier