Neuf assiettes en faïence du service Rousseau

Objet vendu

Huit assiettes creuses et une assiette en faïence fine du service Rousseau d'après des gravures de Félix Bracquemont. Décor polychrome imprimé sur fond crème de fleurs, insectes, papillons, dindon, coq, escargot et poissons.

CREIL et MONTEREAU (1856-1885) pour six d'entre elles, marquées en noir « Creil B et Cie Montreau Modèle Rousseau Paris".

E. LEVEILLE, PARIS (1890-1902) pour trois d'entre elles, marquées en noir « E. Leveillé ».

Diamètre : 25,5 cm.

Eclats au revers. Quelques taches


Pièces comparables dans les collections publiques françaises :

Pour des pièces similaires de la Maison Leveillé dans les collections publiques françaises voir : Paris, musée d’Orsay, OA01684-1 ; OA01684-2 ; OA01684-4 ; OA01685-1 ; OA01685-2.

D’autres pièces du « service Rousseau » se trouvent aussi conservées à Paris au musée d’Orsay, au musée des Arts Décoratifs de Paris, au musée du Petit Palais, à la Cité de la Céramique à Sèvres, au musée Adrien Dubouché à Limoges, ou encore au Victoria and Albert Museum à Londres.

Pour des pièces identiques d’éditions postérieures (Toy et Leveillé), voir : Pescheteau Badin, 21 novembre 2011 (lot 205 et 210), Piasa, 17 décembre 2010 (lot 339), Piasa, 8 décembre 2010 (lot 45).

Pour un service composé de pièces provenant des éditions Creil-Montreau et Toy & Leveillé, voir : Sotheby’s Paris, 9 novembre 2012, lot 185


Bibliographie et Expositions :

Albis (d’), L., « les débuts du japonisme céramique en France de Bracquemont à Chapelet », Revue de Sèvres, n° 7, 1998, pp. 21-31.
Bouillon, J.-P., Shimizu, C.,Thiebaut, P., Le Service Rousseau, Dossiers du Musée d’Orsay, catalogue d’exposition, Reunion des Musées Nationaux, 1988.
Bouillon, J.-P., Félix Bracquemond et les arts décoratifs, du japonisme à l’art nouveau, catalogue d’exposition, Réunion des Musées Nationaux, 2005.
Bouillon, J.-P., Journal de l’Art Nouveau 1870-1914, Skira, 1985.
Catalogue général de l'Exposition Universelle de 1867 à Paris, publié par la Commission Impériale, Paris, 1867.
Catalogue officiel des exposants récompensés par le jury international de l'Exposition Universelle de 1867 à Paris, Paris, 1867.
Les arts décoratifs en Europe : du Néo classicisme à l’art nouveau, Citadelle et Mazenod, 1994, p.197 et suivantes.
Le Japonisme, Paris, Grand Palais, catalogue d’exposition, Reunion des musées Nationaux, 1988.
Lostalot (de), A., Bracquemond, peintre-graveur, Gazette des Beaux-Arts, août 1884.
Luchet, A., L'art industriel à l'Exposition Universelle de 1867, Paris, 1868.
Meslin-Perrier, C., Félix Bracquemond, de la gravure aux arts décoratifs, L’estampille L’objet d’art, n°403, juin 2005, pp.72-79.


L’histoire du « service Rousseau » (appelé aussi service « Bracquemond-Rousseau », « service japonais de Bracquemond », ou encore « service Louis XV » pour les assiettes à crêtes) commence le 16 mars 1866, par la première lettre que François-Eugène Rousseau (1827-1890) adresse à Félix Bracquemond (1833-1914). Rousseau a alors le projet d’un service en faïence fine, avec ses idées de décors, et demande à Félix Bracquemond un simple conseil technique pour sa réalisation.

Rousseau était alors, dans les années 1860, un « marchand-éditeur » de céramiques, employant des ouvriers libres. Il tenait sa boutique de son père, Joseph Rousseau, qui l’avait racheté à la famille Picard Duban. Cette maison, fondée en 1753, fournissait au XIXe siècle en arts de la table les grands princes, notamment le duc de Berry et le duc d’Orléans, la haute société parisienne, et même le Garde-Meuble de la Couronne.

Bracquemond, apprenti lithographe, décorateur, puis graveur à l'eau-forte autodidacte, était un artiste engagé dans une réflexion théorique sur l’ornement et travaille notamment pour les industries d’art. Il est une figure incontournable de la vie artistique de la seconde moitié du XIXe siècle et figure d’ailleurs sur le célèbre tableau d’Henri Fantin-Latour, « Hommage à Delacroix », conservé au musée d’Orsay. Il participe à un courant de pensée qui visait à rattacher aux Beaux-Arts proprement dits la production des artistes créateurs d’objets. Il se rattache à la philosophie japonaise qui considère qu’un objet est une œuvre d’art. Il fut un ami proche de Manet, Degas, Chéret, Gauguin et Rodin, mais aussi de Gautier ou encore des frères Goncourt. Avant tout graveur, il est à l’origine du renouveau de la technique de l’eau-forte. Il guide ainsi de nombreux artistes dans cette voie, de Corot à Millet, sans oublier Degas et Pissarro, au sein du groupe impressionniste dont il est un membre actif. Sa renommée repose aussi sur sa découverte et son appréciation des estampes japonaises qui participeront au renouvellement esthétique de l’art moderne.
En 1856, il découvre un recueil des gravures du japonais Hokusai, typique du genre pictural connu au Japon sous le nom de « Kachô-ga », peinture de fleurs et oiseaux avec figuration d'insectes, crustacés et poissons. Il est séduit par ce thème qui fera de lui l'initiateur de la vogue du japonisme en France à la fin du XIXème siècle. Entre 1860 et 1864, il collabore avec Théodore Deck, ce qui lui permet de travailler sur la céramique dans le cadre des arts décoratifs.

Bien plus qu’un simple avis sur le choix technique de l’impression à l’aide de la gravure ou de la lithographie, Rousseau décide de faire travailler Bracquemond sur ce projet de service de table. Bracquemond lui remet alors des planches dessinées et gravées par lui-même. Eugène Rousseau est séduit par ces projets et il passe commande de deux cents pièces à la Manufacture Lebeuf, Milliet et Cie installée à Creil Montereau. Félix Braquemont réalise alors des dessins préparatoires, puis grave ses motifs sur des planches (comme pour les eaux fortes ordinaires). L’éditeur en tire des épreuves, et celles-ci, découpées selon les indications de l’artiste, sont posées sur les pièces à décorer. Elles passent ensuite au four et lors de la cuisson de la pièce, la chaleur fait disparaître le papier et il ne subsiste que l’empreinte du dessin. Le peintre céramiste intervient alors pour colorier les divers sujets selon les indications de Bracquemond et la pièce est cuite une seconde fois au four avec une cuisson de grand feu.
Le décor adopte un rythme ternaire : un sujet principal est associé à deux sujets secondaires, de plus petites tailles. Les sujets japonais sont empruntés à différents albums d’Hokusai, Hiroshige, ou encore Katsushika Isai. Au genre pictural connu au Japon sous le nom de "Kachô-ga" (peinture de fleurs et oiseaux avec figuration d'insectes, crustacés et poissons), Bracquemond y ajoute sa propre création : sarcelles, canards … Ce sont ainsi environ 250 eaux fortes regroupées dans 28 planches commandées à Bracquemond qui sont utilisées pour le service Rousseau. Les différentes combinaisons possibles basées sur le rythme ternaire sont presque inépuisables. L’impression des dessins en noir et la mise en couleur, faite librement par les ouvriers, permet que chaque pièce soit unique.

Ce service, réalisé pour la première fois en 1866 par Lebeuf et Millet à Montereau, sera présenté pour la première fois à l'Exposition Universelle de 1867 où il obtint un très grand succès. Il est exposé dans le troisième groupe "meubles et autres objets destinés à l"habitation", classe 17 "porcelaines, faïences et poteries de luxe", n° 58. Il est installé sur des étagères Louis XIII en vieux chêne avec des gradins de velours. Au-dessus du comptoir, le nom de Rousseau est émaillé au feu sur une plaque. Le jury lui remet une médaille de bronze (car Rousseau n'est que marchand et non pas fabricant). La médaille d'or est attribuée à la manufacture Lebeuf et Milliet.
Quelques années après, en 1871, à l’occasion de la présentation du « service Rousseau » à l’Exposition international de Londres, Mallarmé publie un vif éloge, renouvelé en 1872, au sujet du service Rousseau: « Je m’étais refusé toute allusion forcément trop brève à cet admirable et unique service, décoré par Bracquemond de motifs japonais empruntés à la basse-cour et au réservoir de pêche, la plus belle vaisselle récente qu’il me soit donné de connaître. Chaque pièce, les assiettes même, veut sa description spéciale », « Je devrais particulièrement citer, comme traduction du haut charme japonais faite par un esprit très français, le service de table demandé, hardiment, au maître aquafortiste Bracquemond où se pavanent, rehaussés de couleurs joyeuses, les hôtes ordinaires de la basse-cour et des viviers ». Le gage de réussite de ce service qui a concouru à ce succès commercial sans précédent dans les arts du feu est avant tout un compromis entre tradition dans la forme et l’innovation dans le décor. La forme de l’assiette, attribuée au marchand Eugène Rousseau, est ainsi très traditionnelle et s’inspire de modèles rocaille, imitant la porcelaine du XVIIIeme siècle (notamment les assiettes à palmes de la manufacture de Sèvres).


Le service Rousseau présentait de nombreux avantages. Celui-ci s’adapte parfaitement au service usité en France depuis le début du XIXe siècle, le « service à la Russe ». Les convives étaient assis à table et chacun des plats leurs etait apporté successivement au cours du repas, contrairement au « service à la française » en usage au XVIIIe siècle.
Grande nouveauté pour l’époque, l’acheteur peut acheter le nombre de pièces qu’il souhaite, et non par 8, 12, ou 24 comme pour les autres services alors réalisés à la même époque.
Chacun est libre de composer son service selon ses goûts, les usages, et la fonction à venir. Rousseau proposait de jouer sur le rapport décor/fonction. Il suggère ainsi "la basse-cour pour la viande, les crustacés et poissons pour les produits de la mer, et les fleurs pour le dessert".
Ce service est aussi capable de s'adapter à tous les milieux sociaux. La somptuosité de la palette en faisait un service parfait pour les réunions familiales de la bourgeoisie. La rusticité des motifs lui conférait par ailleurs un aspect « service de chasse » qui convenait très bien à la vie de château aristocratique.
En outre, sa modernité (robustesse du trait, asymétrie délibérée des décors, vivacité du coloris), qui pouvait heurter le goût d’une maîtresse de maison, était fortement tempérée par les formes dixhuitiémistes voulues par Rousseau.

Rousseau assura par ailleurs la commercialisation du service par des méthodes nouvelles, des prospectus de vente, ce qui permit d’accroitre à nouveau ce succès. En 1885, se sentant vieillir, il s’associe avec son élève et ami Ernest Leveillé (1841-1913) qui oeuvra dès lors avec le maitre, et dans son esprit, jusqu’à son décès. Ce marchand-éditeur de porcelaines et cristaux avait fondé en 1869 sa propre maison au 74 boulevard Haussman à Paris. A partir de cette association, la raison sociale de cette nouvelle entreprise est « Maison Rousseau et Leveillé réunies ». Le service Rousseau connait toujours à cette époque un véritable succès. A la mort de Rousseau en 1890, la maison redevient « E. Leveillé » mais poursuit d’éditer le « service Rousseau » qui connait toujours un fort engouement. En 1899, le magasin est transféré au 140 de la rue du Faubourg Saint-Honoré à Paris. Ernest Leveillé s’associe à son tour avec la maison Toy sous la raison sociale « Maisons Toy et Leveillé réunies » désormais au 10 rue de la Paix.


Le service Rousseau reste un jalon essentiel de l’histoire de la Céramique et plus largement des Arts Décoratifs. Il fut édité pendant plus de cinquante ans, jusqu’à la fin des années 1930. Sa production fut arrêtée non pas parce qu’il n’était plus à la mode, mais à cause de la crise économique et politique qui ne permettait plus de le réaliser.
Il est le fruit de la collaboration de deux hommes visionnaires, de l’alliance nouvelle du marchand et de l’artiste, dans un ensemble conjoncturel très favorable. Le Second Empire (1852-1870), est une époque où la prospérité économique finit de modeler la bourgeoisie d’affaire qui a été très friante de ce service.
Le succès vertigineux du « service Rousseau » bouleversa l’univers des Arts Décoratifs français. Il permit la diffusion du Japonisme, grâce à la maîtrise technique et graphique d’un artiste, mise au service d’un industriel audacieux. Il serait trop réducteur de limiter la postérité du service rousseau au nombre impressionnant de décorateurs, fabricants, éditeurs qui s’inspirèrent du service Rousseau pour leur réalisation, mais il faut tout de même citer L’escalier de Cristal, Choisy-le-Roy ou encore Vieillard à Bordeaux.
Félix Bracquemond reste l’initiateur d’un renouveau dans tous les arts décoratifs. Il a été un artiste avant-gardiste, qui du japonisme à l’Art Nouveau, a toujours suscité les ressources des Arts Décoratifs pour leur assurer une renaissance continue. Grâce à lui, les arts mineurs forcent les portes du Salon de l’Exposition Universelle

Provenance :

  • Pièces :  9
  • Référence Expertissim : 2013020784