Au rythme des vagues de la lagune, voyage dans la Sérénissime de la Renaissance
Après l'exposition magistrale « Titien, Tintoret, Véronèse : rivalités à Venise » présentée au musée du Louvre entre septembre 2009 et janvier 2010, il est difficile d'imaginer que les artistes de la Sérénissime n'aient joué qu'un rôle minoritaire dans l'émergence des formes picturales modernes. Pourtant, l'étude de la Renaissance est souvent axée sur le stile nuovo de Florence, style véritablement classique et plus représentatif de l'idée de Renaissance des formes antiques. La monnaie vénitienne en argent que présente Expertissim nous donne donc l'occasion de se replonger dans la Vénétie du XVIe siècle afin de mieux comprendre ses apports au sein du champ culturel Européen.
LES COULEURS DE VENISE :
Venise, ville d'eau bercée par la lagune de la mer Adriatique, a toujours occupé une place marginale en Occident. Carrefour entre l'Orient et l'Occident, la République bénéficie des apports des deux cultures. Le commerce du sel, puis le dynamisme commercial sur la Méditerranée orientale, entraîna une forte croissance de la ville au XIIe siècle. Après la 4e croisade que Venise détourne sur Constantinople, la République s'empare des richesses de l'Empire byzantin et se constitue un empire maritime très vaste allant des Alpes au Pô. Entre le XIVe et le XVIe siècle, Venise fut le plus important port de Méditerranée, surclassant Constantinople, l'ancienne métropole antique. Cette République est donc une ville de riches patriciens et de commerçants mécènes et dynamiques, qui attirent les artistes singuliers, tout en créant entre eux une émulation bénéfique pour la création picturale. Son arsenal est le plus grand d'Europe au XVIe et possède donc de considérables réserves de toile, matériau léger, transportable et de prix moindre, que les peintres utiliseront abondamment pour leurs oeuvres. En effet, les artistes reçoivent des commandes d'oeuvres de taille plus modestes, pour la bourgeoisie commerçante qui souhaite par exemple des tableaux de dévotion privée, amenés à voyager. La toile, que les vénitiens utiliseront systématiquement après 1510, est le matériau privilégié pour ces commandes particulières. Comme en témoignent de nombreuses toiles, Venise est une ville où l'on pratique beaucoup la musique. Mère de la musique de chambre au XVIe puis de l'opéra au XVIIIe, la Sérénissime est rythmée quotidiennement par les fêtes en extérieur ou en intérieur. Ces regroupements enthousiastes de musiciens, inspirent tous les genres picturaux mais les peintres privilégient l'insertion des personnages dans des paysages lyriques aux tonalités chaudes, jouant avec candeur et à même le sol, de la flûte de bois ou du luth. A ce propos, des poèmes comme ceux de Pietro Bembo prônent une pratique régulière de la musique pour vivre en accord avec son environnement, tel le pâtre de Vénétie ou le berger d'Arcadie, personnages récurrents de la peinture du XVIe. Cette ville, qui doit donc sa culture singulière à sa position géographique et commerciale, a engendré au XVIe une nouvelle production picturale novatrice, et pourtant bien différente de la Renaissance toscane du XVe.
LA COULEUR A VENISE
Le commerce avec l'Orient permet à cette ville de brasser les arts de différentes cultures dont les artistes s'inspirent abondamment. Par exemple, les brocards turcs ou la très précieuse orfèvrerie occidentale, ne cesseront d'enflammer les toiles tout au long du XVIe. Cependant, les innovations picturales vénitiennes résident essentiellement dans le nouvel usage que les
artistes font de la couleur, matériau qui jusqu'à présent n'était qu'un élément secondaire dans la création. Par exemple, Michel Ange louait Titien, qui ne faisait pas de dessin préparatoire à même la toile, pour sa palette chatoyante mais il lui reprochait de ne pas savoir dessiner. De même, Véronèse, même s'il accordait une grande place à l'architecture structurante, était réputé pour ses couleurs acidulées mais pas criantes, qui rythmaient avec éclat ses scènes de fêtes où évoluaient des figures dansantes. Il était aussi réputé pour son vert si particulier, dont il avait seul le secret. De même, les peintres étaient inspirés par la lagune, l'ambiance brumeuse et mystérieuse de la ville, qu'ils savaient habilement transporter sur la toile. Par conséquent, les contours d'une oeuvre vénitienne sont moins précis, la touche est plus large et plus brossée, mettant en valeur les carnations laiteuses des personnages féminins idéalisés.
LE DOGAT DE PIETRO LANDO, AU COEUR DES PLUS GRANDES CREATIONS
La monnaie d'argent présentée par Expertissim figure sur l'avers le doge Pietro Lando gouvernant de Venise de 1539 à 1545, identifiable grâce à une inscription et par le fait qu'il porte le couvre-chef caractéristique de sa fonction. Prosterné avec humilité devant saint Pierre, saint patron de la ville de Rome, il est sans doute représenté dans une scène de passation de pouvoir, dont le but est de légitimer son autorité sur la Sérénissime. Sur l'autre face, le Christ debout bénit la ville dans un mouvement ascensionnel et dynamique qui provoque un froissement de costume léger et raffiné, peut-être inspiré par les figures de la peinture contemporaine. Ainsi, ces monnaies, autrefois réservées à l'usage commercial, permettaient d'affirmer la puissance des gouverneurs de la cité, qui, bien que commerçante et moderne, restait sous la tutelle et la protection de l'Eglise. Une face est en effet entièrement réservée au Christ bénissant. Mais, cette monnaie témoigne aussi d'une période culturellement prolifique, tout à fait représentative de la puissance de Venise au XVIe. En effet, c'est dans cette période-là que Titien peignit la célèbre Vénus d'Urbin, la Mise au tombeau du Prado, ou encore le Couronnement d'Epines du Louvre. En 1540 également, Tintoret, celui qui voulait associer « le dessin de Michel Ange et la couleur de Titien » et qui a peint un double portrait des doges P. Lando et F. Donato, entame sa brillante carrière dans la Sérénissime. Même si les années 1539 à 1545 sont marquées par une peste virulente et quelques aléas politiques, elles n'ont en rien gâché la grandeur de la République qui connaît un incroyable essor culturel jusque dans les années 1570. La pièce de monnaie présentée d'Expertissim constitue donc l'image puissante d'une période faste de l'histoire de l'art de la Renaissance.
Pauline Balayer (étudiante à l'Ecole du Louvre)
Expert en numismatique
Référence : 3060310
Epoque : XVIe siècle.
Estimation :
150 €-300 €
VENISE.
Pietro Lando (1539 - 1545).
Mocenigo en argent (6,42 g).
TTB / SUP.
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