L'art délicat de la séduction, par un souffle d'éventail
Posez-le sur la joue droite il dit « oui », sur la gauche il dit « non », sur les lèvres « embrassez-moi » ! C'est tout un langage codé que renferme ce magnifique éventail dont le moindre souffle d'air faisait battre le coeur des soupirants de l'Ancien Régime. Arme de coquetterie féminine l'éventail est bien plus qu'un accessoire de mode. C'est un objet unique dans l'histoire et l'histoire de l'art ; un ouvrage de maîtrise, conjuguant la créativité de l'artiste et le savoir-faire de l'artisan. En se transformant pour s'adapter à l'étiquette des cours royales puis aux caprices de la mode, l'éventail est devenu tantôt sceptre de pouvoir, marqueur social, accessoire raffiné et objet de communication, volontiers mêlé aux causes galantes, amoureuses ou encore politiques. De nos jours, au-delà de sa fonction utilitaire, l'éventail reste un accessoire de prestance, soulignant l'élégance d'une silhouette, dont le souffle continue de nous faire vibrer.
Des origines lointaines de l'éventail
Accessoire dont l'usage est attesté dans les sociétés asiatiques et moyen-orientales de l'Antiquité, l'éventail ne fait son introduction en Europe qu'en 1540. Dans le mouvement des Grandes Découvertes, ce sont les portugais de retour du Japon qui vont répandre l'éventail en Europe. Très vite, l'Italie figure parmi les premiers amateurs, et fit de l'éventail un accessoire de mode inédit, fabriqué et vendu par les parfumeurs. C'est donc logiquement que cette vogue pénétra en France, par le biais de Catherine de Médicis et d'Henri III. Mais ce n'est que qu'en 1600, lors du mariage de Marie de Médicis et Henri IV, que la mode de l'éventail s'imposera. Et c'est Brantôme dans « la vie des dames galantes » qui donnera à l'objet le nom d'éventail. Dès lors, l'éventail connaîtra un important développement en Europe aux XVII° et XVIII° siècles, faisant l'objet d'une corporation, sur l'initiative de Colbert et Louis XIV (1678). Produit essentiellement en France, en Angleterre, aux Pays-Bas et en Italie, ce fut d'abord un objet aristocratique et artistique, reprenant les sujets (mythologiques et bibliques surtout) de tableaux connus, tant sur les feuilles que sur les montures d'ivoire, de nacre ou d'écaille.
L'éventail : une oeuvre d'art à part entière
Le XVIII° siècle marque l'époque des éventails romantiques dont l'élégance des modèles et le choix des matières marquent le bon goût et la délicatesse du travail. L'inventivité des peintres éventaillistes s'accroit de génération en génération, et l'on voit régulièrement apparaître de véritables chefs-d'oeuvre. Parisiens pour la plupart, les éventaillistes apprennent en effet à reproduire les tableaux des maîtres italiens et français de ce siècle, qu'ils encadrent admirablement dans l'ivoire, la nacre, l'écaille, le tout parfois rehaussé d'incrustations et de pierreries, et orné de poèmes ou de chants... Beaucoup d'éventails du XVIII° siècle sont d'ailleurs l'oeuvre de peintres illustres de l'époque, comme Watteau, Boucher, Lancret... A l'approche de la période révolutionnaire, les thèmes et motifs des éventails vont s'adapter au nouveau climat politique : aux guirlandes de fleurs, aux amours roses, aux bergeries et aux scènes mythologiques, succèdent les portraits des nouveaux hommes politiques où encore le tableau des grands événements du jour, parfois inspirés des idées républicaines.
Le langage de l'éventail
Plus qu'un objet d'art, l'éventail est un objet de société et son usage devient très réglementé à la Cour. Les scènes figurant sur les éventails participent à la communication sociale, de même que la gestuelle de son maniement. Dans les salons du XVIII° siècle, les éventails frémissent, glissent le long des joues ou masquent le regard. Tout comme les mouches, l'usage de l'éventail devient un véritable langage de
société. Ainsi, cette codification compliquée du langage de l'éventail facilitera ou freinera les ardeurs de ces messieurs de la Cour. L'art de s'éventer a donc permis d'exprimer les états d'âme, du badinage aux déclarations d'amour dans un langage qui lui est propre. En voici différentes significations :
Le poser contre l'oreille gauche : Je désire que vous me laissiez tranquille.
Le tenir dans la main droite : Vous êtes entreprenant
Le faire glisser dans la main : Je vous hais.
Le faire tournoyer dans la main droite : J'aime quelqu'un d'autre.
Le faire glisser sur la joue et le poser sur le menton : Je vous aime.
Le présenter fermé : M'aimez-vous ?
Le poser immobile sur la joue droite : Oui.
Le poser immobile sur la joue gauche : Non.
Ouvrir et fermer : Vous êtes cruel.
Le laisser pendre : Nous resterons amis.
S'éventer lentement : Je suis mariée.
S'éventer rapidement : Je suis fiancée.
Le poser sur les lèvres : Embrassez-moi.
Le placer derrière la tête : Ne m'oubliez pas. ...
Un accessoire devenu populaire
La mode des éventails va progressivement se populariser et toucher toutes les catégories sociales. Dès le milieu du XVIII° siècle, apparaît une production manufacturée, pour répondre -entre autres- à une nouvelle mode suscitée par les corbeilles de mariage. C'est en 1760 que Martin Petit invente un système de moule à plisser qui facilitera la production en série d'éventails imprimés et rehaussés au pochoir. Pour produire toujours plus, les sujets devinrent -bien sûr- de moins en moins recherchés ; toutefois, la qualité moindre minorant le prix facilita la diffusion de l'objet dans les classes moyennes, voire même populaires. Une mode éphémère Cet âge d'or de l'éventail prendra malheureusement fin à la période révolutionnaire qui portera un préjudice considérable à cette industrie. Son usage, sans doute trop lié à l'étiquette et aux fastes de la Cour, connut logiquement un reflux sous la Révolution et l'Empire. Par ailleurs, les robes légères et près du corps du Directoire puis du Consulat et de l'Empire, vont ralentir l'usage de l'éventail. Cependant la mode néoclassique voit naître de ravissants petits éventails de tulle pailleté. La Restauration des Bourbons lui redonna un sens et l'influence de l'exotisme ramena l'éventail sur le devant de la scène culturelle, atteignant sa taille maximale vers 1890.
L'éventail est un aujourd'hui objet de collection très prisé, dont l'histoire ancestrale a permis aux artistes, peintres, et éventaillistes de tout temps, d'exprimer leur talent et d'augmenter la richesse de notre patrimoine. Oeuvre d'art et d'artisanat, accessoire du costume, outil de propagande politique et de publicité, témoignage de la vie publique et privée de nos aïeux... l'éventail regroupe des fonctions insoupçonnées, jusqu'au langage codifié qu'il exprime dans les bonnes sociétés d'antan. C'est avec bonheur que nous pouvons en admirer aujourd'hui un exemplaire d'une grande beauté, et rêver d'époques galantes, où le jeu de la séduction reposait sur un simple battement d'éventail.
Par Elodie LUTUN (étudiante à l'ICART)
Experts en mobilier, objets d'art et sculptures des XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles
Référence : 2500310
Epoque : XVIIIe siècle
Estimation :
800 €-1 200 €
Superbe éventail à 21 brins d'ivoire à décor "brisé" finement repercés de couples galants dans des rinceaux. Feuille gouachée d'une scène avec le Christ et la Samaritaine dans un paysage au puit avec des arbres, devant Jérusalem fortifiée.
Bordure de fleurs polychromes. Verso orné d'une mésange.
XVIIIe siècle.
(Un brin supprimé).
Longueur du brin : 29,5 cm.
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