L'art et vous Le réalisme selon Dalou : l'art pris sur le vif

17/08/2010

Le réalisme selon Dalou : l'art pris sur le vif

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 Durant le XIX° siècle, depuis François Rude, jusqu'à Rodin, un petit nombre de sculpteurs à l'esprit indépendant et engagé dans l'art de leur temps, défièrent les dogmes néo-classiques contraignants de l'Ecole des Beaux-Arts. L'art académique supposait l'idéalisation de la figure humaine, basée sur les canons antiques et la représentation de sujets allégoriques, religieux, ou héroïco-historiques. Le réalisme devint LE moyen essentiel grâce auquel les artistes progressistes rompirent avec les contrôles académiques qui s'exerçaient sur le style, le matériau et la raison d'être de la sculpture. Parmi les chefs de file du mouvement réaliste, Gustave Courbet définit ainsi ce qu'est une oeuvre réaliste : « Etre à même de traduire les moeurs, les idées, l'aspect de mon époque, selon mon appréciation, être non seulement un peintre mais encore un homme, en un mot, faire de l'art vivant, tel est mon but ». Quand il est perçu comme étant moins subversif, le réalisme devient le naturalisme . Les sculpteurs naturalistes mettent en scène des personnages réels, des ouvriers, des paysans et glorifient les valeurs républicaines par des allégories où les êtres humains ne sont pas idéalisés. Sculpteur français, A.J. Dalou est avec Rodin une figure marquante de la sculpture française de la fin du XIX° siècle, et se démarquera dans l'histoire de l'art, notamment par par cette adhérence au mouvement réaliste, courant dans lequel il va exceller.

 

Aimé-Jules Dalou, un talent précoce

Aimé-Jules Dalou montra très jeune des dons pour le modelage et le dessin. Remarqué très jeune par Carpeaux qu'il considérera toujours comme son père spirituel, Dalou s'est formé dès l'âge de 14 ans à la Petite Ecole puis à l'Ecole des Beaux-Arts où il se lie d'amitié avec Rodin. Obligé de gagner sa vie, il travaille alors pour des bronziers, des orfèvres et autres chantiers de sculpture décorative, collaborant au décor sculpté de plusieurs hôtels particuliers dont le célèbre hôtel de la Païva sur les Champs Elysées. Dalou imagina ainsi des sculptures en marbre sur des thèmes intimes et naturalistes dénués de toute intention allégorique : la broderie, la lecture, l'allaitement d'un enfant... Lorsqu'éclate la guerre de 1870, Dalou âgé d'une trentaine d'années a déjà amorcé sa carrière de sculpteur. Un marbre Daphnis et Chloé présenté au Salon a été acheté par l'État, et une Brodeuse d'un genre nouveau et traitée de façon réaliste, recevra un troisième prix. Toutefois, des échecs répétés au Prix de Rome lui démontrent les intrigues de l'Institution et suscitent sa méfiance envers le conformisme tout puissant. 

 

Les années Londoniennes et le début de la gloire

Fervent républicain, Dalou joua un rôle politique pendant la Commune (1871) en tant que membre de la Fédération des artistes dirigée par Courbet qui le nomma conservateur au Louvre. Condamné par les Versaillais, il s'enfuit en Angleterre où il vécut jusqu'en 1879. Les années qu'il passa en Angleterre assurèrent son succès. Il produisit notamment une série de baigneuses, non idéalisées, dans des poses variées, se séchant ou enfilant des bas, qui annoncent celles de Degas. Très vite, Dalou obtint alors de nombreuses commandes - dont une destinée château de Windsor. Ses oeuvres furent également applaudies dans les grandes expositions internationales. Après l'amnistie de 1879, Dalou rentre en France, précédé d'une grande réputation, reconnue par ses pairs et l'aristocratie anglaise. A ce titre, il prend part au concours pour un Monument à la République. Il ne remporte pas le concours mais le conseil municipal le charge d'exécuter le monument en bronze pour la Place de la Nation, où il est inauguré 20 ans plus tard, en 1899. Dalou put enfin entamer une carrière de sculpteur à part entière, réalisant quelques-uns des plus beaux monuments publics du XIX° siècle. Ses pièces majeures figurent dans les musées

du monde et sur les places de Paris, Bordeaux, Bourges, Londres... Citons également les gisants de Blanqui  et de Noir au cimetière du Père Lachaise, ainsi que trois groupes ornant les jardins du Luxembourg, comptant parmi les réalisations les plus réussies.

 

Le Paysan, un projet avorté

Les commandes publiques assurent un certain confort à Dalou, mais en aucun cas ne peuvent correspondre à l'épanouissement de son art, tel qu'il le conçoit selon ses idées d'utilité sociale et de création personnelle. En résumé, Dalou ne saura pas jouer le jeu face aux forces qui régissent le marché de l'art. Nombre de ses oeuvres originales resteront à l'état de projets , esquisses, plâtres, et fragments. Notamment le Monument aux Ouvriers , de 32 m de haut, dont on peut voir au Musée d'Orsay le Grand Paysan , et au Petit Palais la maquette en plâtre. En effet, dans les années 1888 à 1896, Dalou travaille à ses moments perdus et sans en avoir reçu de commande, à un projet de Monument aux ouvriers « à la glorification des travailleurs ». La statue qui ne verra jamais le jour fut retrouvée par son ami le docteur Richer après la mort de l'artiste en 1902. Les nombreuses études liées à ce Monument aux ouvriers sont en partie issues des scènes observées par Dalou et retranscrites dans son atelier, de mémoire ou d'après ses carnets de croquis. Portrait d'un « vrai » travailleur au corps déformé par le labeur, Dalou travailla d'arrache-pied jusqu'à sa mort afin que son projet prenne corps. Aujourd'hui ne subsistent que des figurines et des croquis, et le Grand Paysan du Musée d'Orsay. 

 

Eloge du monde rural

Les origines modestes de Dalou, fils d'artisans, et ses convictions politiques pourraient justifier l'intérêt précoce du sculpteur pour la représentation des classes populaires. Il faut ajouter que depuis les années 1850, les « réalistes » - des romanciers, peintres, graveurs, photographes - prennent le peuple des villes pour sujet d'étude, souhaitant donner une image plus vraie du monde qui les entoure. Jusqu'alors la figure traditionnelle du travail, qui a traversé les siècles, était Héphaïstos, le dieu grec du feu et des métaux. Avec Dalou , le paysan et l'ouvrier, longtemps réduits au rôle d'allégories secondaires, ont conquis peu à peu le droit à être reconnus et représentés en tant que tels. Le Grand Paysan de Dalou est saisi sur le vif, dans une attitude très naturelle , au moment où il se met à l'aise pour travailler. Il retrousse la manche droite de sa chemise, son outil est posé au sol, entre ses jambes tandis qu'il regarde vers la terre dont dépend sa vie. Nous pouvons remarquer le visage buriné, accusant la fatigue, les mains usées, mais le corps droit et énergique. Moins connu du grand public que Rodin, Dalou a toutefois eu accès à des commandes importantes en Angleterre comme en France. Ami de jeunesse de Rodin, il restera toute sa vie en relation avec le grand sculpteur. Le buste très réaliste qu'en fit Rodin nous montre un homme plein de charme et d'intelligence, légèrement hautain derrière sa barbe, un artiste reconnu et apprécié. Le Petit Palais possède le plus important et le plus riche fonds de Dalou (300 sculptures en plâtre, terre cuite, cire et bronze), principalement acquis en 1905 .

 

Par Elodie LUTUN (étudiante à l'ICART)

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